Presque aucun d'entre nous ne lit la Bible dans sa langue d'origine. Entre l'hébreu des prophètes, l'araméen de quelques pages, le grec des apôtres et le français que nous avons sous les yeux, il y a toujours quelqu'un : un traducteur. Comprendre d'où viennent nos Bibles françaises, c'est mieux comprendre pourquoi deux versions ne disent pas exactement la même chose — et pourquoi ce n'est pas inquiétant.
Avant le français : la Septante et la Vulgate
L'histoire des traductions commence bien avant nous. Vers le IIIe siècle avant Jésus-Christ, à Alexandrie, des savants juifs traduisent l'Ancien Testament en grec : c'est la Septante, la Bible que citent le plus souvent les auteurs du Nouveau Testament. Puis, autour de l'an 400, Jérôme traduit l'ensemble en latin depuis l'hébreu et le grec. Sa Vulgate — le mot veut dire « répandue » — deviendra pour mille ans la Bible de l'Occident.
Un premier constat s'impose donc : traduire n'est pas une trahison moderne, c'est le mouvement même de l'Écriture, qui a toujours cherché la langue de ceux qui l'écoutent. À la Pentecôte déjà, chacun entendait « dans sa propre langue » (Actes 2:8).
Les premières Bibles en français
Au Moyen Âge, la Bible en français circule par fragments, souvent copiés à la main dans les vallées vaudoises. La première Bible française complète imprimée est celle de Jacques Lefèvre d'Étaples (1530), traduite du latin. Cinq ans plus tard, Pierre Robert Olivétan, cousin de Calvin, publie à Neuchâtel la première Bible française traduite directement de l'hébreu et du grec (1535). Révisée à Genève tout au long du XVIe siècle, elle deviendra la Bible des protestants francophones.
C'est de cette souche que descendent les révisions suivantes : celle de David Martin (1707, puis 1744) et celle de Jean-Frédéric Ostervald (1744), pasteur à Neuchâtel, dont la langue plus claire s'imposa dans les familles pendant deux siècles. Du côté catholique, Lemaître de Sacy et les messieurs de Port-Royal donnent à la fin du XVIIe siècle une traduction élégante, longtemps lue jusque dans les couvents.
Louis Segond, la version des francophones
Au XIXe siècle, la Compagnie des pasteurs de Genève confie à Louis Segond (1810-1885), pasteur et hébraïsant, la traduction de l'Ancien Testament sur les textes originaux. Il la publie en 1874, puis le Nouveau Testament en 1880. Une révision paraît en 1910, après sa mort : c'est celle que lisent encore aujourd'hui des millions de francophones, et c'est celle que ce site propose par défaut.
Son succès tient à un équilibre : une langue soignée, presque littéraire, mais qui ne s'éloigne jamais beaucoup du texte hébreu et grec. Elle est entrée dans les mémoires — quand un verset nous revient spontanément, c'est très souvent dans les mots de Segond.
Darby : la traduction à la loupe
John Nelson Darby (1800-1882), figure du mouvement des Frères, entreprend de traduire la Bible en allemand, en anglais et en français avec un parti pris assumé : coller au texte, mot après mot, quitte à malmener le style. Le Nouveau Testament paraît en 1859, la Bible complète en 1885.
Ce choix a une conséquence visible : dans la version Darby, les mots ajoutés pour que la phrase tienne debout en français sont mis entre crochets. Le lecteur voit donc, en clair, ce qui vient du texte et ce qui vient du traducteur. C'est une Bible d'étude, austère, précieuse pour vérifier une nuance — moins agréable à lire d'une traite.
Crampon : la voix catholique
Le chanoine Augustin Crampon (1826-1894) travaille lui aussi sur les textes originaux, à une époque où les traductions catholiques passaient encore par le latin. Son œuvre est achevée après sa mort et paraît dans sa forme classique en 1923.
Deux différences sautent aux yeux dans la Crampon. D'abord le nom de Dieu : là où les versions protestantes écrivent « l'Éternel », elle transcrit l'hébreu et écrit « Yahweh ». Ensuite le sommaire : elle compte 73 livres au lieu de 66. Les sept livres supplémentaires — Tobie, Judith, Sagesse, Siracide, Baruch, 1 et 2 Maccabées — sont dits deutérocanoniques par les catholiques et apocryphes par les protestants, qui suivent sur ce point le canon hébreu. Les avoir sous la main permet de savoir de quoi l'on parle plutôt que d'en parler de loin.
Le même verset, quatre fois
Rien ne vaut la comparaison. Voici quatre traductions d'un même verset, dans les quatre versions disponibles ici :
| Version | Jean 1:1 |
|---|---|
| Segond 1910 | Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. |
| Darby 1885 | Au commencement était la Parole ; et la Parole était auprès de Dieu ; et la Parole était Dieu. |
| Ostervald 1996 | Au commencement était la Parole, la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. |
| Crampon 1923 | Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. |
« Parole » ou « Verbe » ? Le grec dit logos, et les deux mots sont défendables : l'un dit ce que Dieu adresse, l'autre ce qu'il est. De même au Psaume 23:1, l'Éternel est « mon berger » chez Segond et Darby, « mon pasteur » chez Crampon ; et Ostervald, plus classique, poursuit par « je n'aurai point de disette » là où les autres écrivent « je ne manquerai de rien ». Personne ne se contredit : chacun éclaire une facette.
Littérale ou compréhensible ?
« Ta parole est une lampe à mes pieds, et une lumière sur mon sentier. »
- Psaume 119:105Toute traduction se tient entre deux pôles. D'un côté l'équivalence formelle : suivre la structure de l'original, au risque d'une phrase raide (Darby en est l'exemple type). De l'autre l'équivalence dynamique : rendre le sens en français naturel, au risque d'interpréter à la place du lecteur. Segond, Ostervald et Crampon se tiennent au milieu, plus près du premier pôle.
Aucun de ces choix n'est neutre, et aucun n'est une trahison. La question honnête n'est pas « quelle version est la vraie ? » mais « qu'est-ce que ce traducteur a dû décider ici ? ». Comparer deux versions sur un passage difficile, c'est souvent voir apparaître la question que posait déjà le texte d'origine.
Et les traductions d'aujourd'hui ?
La Segond 21, la Nouvelle Bible Segond, la Bible du Semeur, la TOB, la Bible de Jérusalem ou Parole de Vie sont des travaux récents et souvent excellents. Elles sont aussi protégées par le droit d'auteur : on ne peut pas les republier librement. Les quatre versions de ce site appartiennent au domaine public, ce qui permet de les mettre à disposition intégralement, gratuitement, sans publicité et sans compte à créer. C'est une contrainte, mais elle a du bon : ces textes ont traversé le temps.
Laquelle choisir ?
Pour une lecture suivie, quotidienne, la Segond 1910 reste le meilleur point de départ : c'est celle que le site ouvre par défaut. Pour creuser un passage, ouvrez la Darby et regardez les crochets : ils racontent le travail du traducteur. Pour retrouver la langue des anciennes familles protestantes, l'Ostervald. Pour lire ce que lisent nos frères catholiques, et découvrir les livres deutérocanoniques, la Crampon.
Sur chaque chapitre du site, une rangée de boutons permet de passer d'une version à l'autre sans perdre sa page : vous restez au même livre, au même chapitre. La recherche fonctionne aussi dans la version choisie.
Toute Écriture est inspirée de Dieu, et utile pour enseigner, pour convaincre, pour corriger, pour instruire dans la justice.
Les traductions passent, se révisent, se démodent ; la Parole demeure. « L'herbe sèche, la fleur tombe ; mais la parole de notre Dieu subsiste éternellement » (Ésaïe 40:8). Le meilleur usage que l'on puisse faire de quatre versions, ce n'est pas de les collectionner : c'est d'en ouvrir une, aujourd'hui.
